Cette question me paraît centrale dans la mesure où elle impose de réfléchir à la construction européenne sous des angles variés.
En relisant quelques textes, j’ai l’impression que deux grandes options cohabitent parmi les socialistes.
Il y a une option, notamment défendue par Hubert Védrine, qui considère que l’élargissement doit avoir une limite. Il pense que la liste des pays susceptibles d’être intégrés à l’Europe devrait être dressée dès maintenant (Balkans, Suisse, Norvège, Islande ?). L’argument principal est de considérer qu’une Europe non délimitée devient une sorte de magma dans lequel personne ne se reconnaît. Dans cette logique il défend la thèse des trois cercles. Le cercle rapproché correspondant aux pays de la zone Euro ; le cercle du milieu : l’Union à 35 ou plus et enfin le troisième cercle englobant les pays amis avec lesquels des liens privilégiés existent. La question de l’adhésion turque ne se pose alors plus puisque géographiquement la Turquie ne peut qu’appartenir au troisième cercle. Et pourtant..
Il y a aussi une vision plus ouverte du processus. L’examen du passé montre que l’Europe qui, au lendemain de la guerre, devait être le moyen d’éviter tout nouvel embrasement du continent, a été une réussite complète. L’Europe est une zone de paix. Les conflits anciens s’éteignent. L’exemple de la Grèce, un des principaux soutiens à l’adhésion turque, est, à cet égard, assez éloquent. Pourquoi vouloir limiter cette réussite ? L’Europe n’apporte pas que la paix. Elle apporte aussi le développement économique. Elle permet à des pays en retard de rattraper le peloton de tête des pays Européens, et cela pour le bénéfice de tous. En effet il est souhaitable que les salaires en Pologne ou en Roumanie soient proches de ce qu’ils sont ici. Ainsi le niveau de vie dans ces pays ne sera pas très différent de ce qu’il est chez nous et cela fera réfléchir les industriels qui délocalisent leur production en Europe de l’est (cf les mouvements sociaux dans les usines Dacia en Roumanie).
Résolument je crois qu’il faut dire oui à l’élargissement avec l’espoir que le centre de gravité de l’Europe arrête sa marche vers le Nord-Est et se rapproche de la Méditerranée. Quels pays ? La Turquie et pourquoi pas des pays du Maghreb à commencer par le Maroc. Cela suppose bien sûr que les pays candidats répondent aux critères imposés par l’Union notamment en ce qui concerne la démocratie, le respect des droits de l’homme et des minorités et pratiquent l’économie de marché. C’est un processus complexe pacifique dans lequel tout le monde a à gagner. Peut-on croire que des pays comme la Turquie puissent se satisfaire d’ « un partenariat privilégié » ? Le risque est grand qu’ils aillent voir ailleurs. Les détracteurs de cette vision ouverte pensent qu’alors l’Europe se réduirait à une vaste zone de libre échange, à une collection d’état-nations sans réelle perspective. J’ai envie de dire ce serait déjà bon à prendre, mais en plus je pense que ce n’est pas vrai. Je crois que c’est la direction prise depuis longtemps avec une accélération depuis la fin de la guerre froide. La prochaine ratification du traité de Lisbonne permettra de mieux distinguer ce qui est propre aux gouvernements de ce qui est communautaire. Elle permettra l’instauration d’une politique européenne vis à vis du reste du monde et en particulier des Etats Unis. Cela est une nécessité absolue si on souhaite peser à l’échelle planétaire.
Je finirais par une question qui est peut-être la plus importante : qu’est-ce qui fait la construction européenne dans la tête des gens ? Il est certain que cela dépend beaucoup des gens, de leur âge… J’ai personnellement parfois rêvé d’un monde où la France n’existerait plus, mon pays étant l’Europe. C’est un rêve absurde. La France existera toujours grâce à son passé, par sa langue et pour une infinité de raisons. Et en même temps c’est déjà une réalité. On partage beaucoup avec nos voisins : plus de douanes, une monnaie commune et ce n’est pas terminé. Alors quoi ? Je crois que nous avons la chance ou le malheur de vivre dans un des pays les plus centralisés qui soient. De ce fait le rôle de l’état nous apparaît plus fondamental qu’ailleurs et un abandon de souveraineté fait peur. Par exemple chez la plupart de nos voisins, la politique scolaire est décidée par les régions. Chez nous on décide de programmes nationaux. Les horaires des classes sont décidés par le ministre. Ils sont les mêmes pour tous ou presque. Cela a certainement des avantages mais aussi des inconvénients. Qu’à cela ne tienne ! On peut continuer ainsi ! La France est une vaste région de l’Europe.
Christophe Hénocq
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